Un plus un égal entre deux
L'esprit humain ne reconnaît que les contrastes. Toute notre expérience du monde n'est fondée par nos sens et notre intelligence que par des rapports entre des valeurs qui par elles mêmes n'ont pas d'existence. Nous sommes construits par des intervalles, en affinant et structurant notre architecture interne d'intervalles. Lumière, sons et histoires ne vivent que par les intervalles.
Nous ne comprenons que les contrastes. Nous n'apprécions que les rapports, les relations entre des points fixes qui n'existent que comme bordures.
Grand, gentil, méchant, beau, voire bleu et longtemps, ça ne veut rien dire en soi. Pas plus que tiède, bien ou terrible. Pour être parfaitement clair, toute phrase qui commence par « je suis », « tu es » ou « il est » ne peut se poursuivre que par un beau ramassis de conneries.
Définir ce ne peut être que comparer, en tout cas dans cet univers. Pas de contexte, pas de valeur.
En bref l'identité se joue dans les relations et la dynamique.
En matière de dramaturgie, ça veut dire que vous pouvez passer trois vies à caractériser un personnage, autant péter sur une toile cirée : nous sommes des peintres et des musiciens avant tout.
Des physiciens, des géomètres, des architectes, des psychologues, des documentalistes ok. Mais après.
Parce que la caractérisation, c'est le deuxième temps du travail sur les personnages.
Le premier temps, c'est de les établir tous, dans leur système de relations. Ça je ne l'ai pas inventé, les auteurs us parlent du « web of charaters ». Une toile d'araignée.
On écrit une histoire qui va parler de bleu et de jaune. La première chose est d'avoir un personnage bleu pur, un autre bleu foncé, un autre bleu pâlot. D'ajuster les contrastes. Si possible avec finesse. Contraste entre personnages sur une valeur dominante et contraste à l'intérieur de chaque personnage. Du coup on aura un bleu pur jaune baveux, un bleu foncé jaune pur, un bleu pâlot jaune soleil.
Une toile. On fait une toile. Les couleurs chantent entre elles, se mettent à résonner, la cohérence assoit la véracité et permet toutes les asymétries de l'intrigue.
Donc en un on définit les couleurs de l'histoire.
En deux on établit les contrastes majeurs.
En trois on affine les contrastes internes par des couleurs secondaires.
Et on a un beau réseau de personnages en harmonie chromatique et thématique.
Alors là oui, maintenant, on sort les petits pinceaux, on sort les biographies imaginaires de la backstory, on va chercher les peurs et les fantasmes, ce qui fait pleurer et jouir les personnages. On ajuste, on évoque des reflets de couleurs tertiaires, des petits éclats de lumière sertis en écrin de moments magiques.
Là oui on les caractérise.
Le cinéma c'est un art de lumière sensorielle, morale, sentimentale, émotionnelle.
C'est l'art absolu de l'esprit.
Alors le cinéma doit parler le langage de l'esprit humain, et ce langage ce n'est pas les valeurs en elles mêmes. C'est entre les valeurs qu'il existe et s'exprime.
Ce langage infini du réel, c'est le contraste.
Comment le poser, l'établir, le faire miroiter, le faire évoluer, se distordre, se résoudre en une harmonie cohérente, arc en ciel d'une intrigue unique, ça c'est notre pain quotidien.
Bon appétit !