Minuit est la vraie lumière
Un point de vue n'est possible que par la séparation, la scission, la distance. C'est une mesure affective, culturelle, intellectuelle de l'espace qui sépare deux humains. Ou la fragmentation d'une perspective dans le cerveau d'un individu isolé, qui ne peut en aucun cas en percevoir la totalité.
Le point de vue qu'on a sur les choses ne devrait pas être un point de départ à l'expression de soi, devant un café, en discutant avec un ami, encore moins dans un article un peu pensé, et en aucun cas dans un livre, un film ou une pièce de théâtre.
Le point de vue, ce devrait être l'aboutissement éphémère et totalement assumé d'un long voyage intérieur au cœur même de nos incertitudes.
Un point de vue ça se construit.
Et se construire, c'est d'abord être désarçonné, être jeté à bas, plongé dans l'incertain, le flou, le non défini, et peut être non définissable. C'est d'abord hurler sa peur dans une nuit de perte, sentir monter du fond de l'âme un hurlement silencieux que nous ne pouvons plus réfréner, c'est se vider de son sang et de son sens.
Avant de dire, il faut avoir exploré tout de nos ombres, des ombres de nos langages et de nos cultures. Être allé se perdre dans un au-delà impalpable, insaisissable, un au delà de nos pensées et de nos conceptions. Laissé se consumer l'identité inter humaine dans le hors champ, l'inaccessible à nos compréhensions.
Nous ne pouvons savoir qui nous sommes qu'en plongeant dans cet abysse où nous ne sommes rien. Alors seulement l'étrange et fascinant voyage au cœur des secrets du monde peut commencer.
Ce que fait un auteur, tel le petit poucet, c'est laisser en chacune de ses œuvres, la petite pierre qui témoigne qu'il est passé par là.
Ces cailloux-là, d'autres les ramassent au cours de leurs propres explorations, versent des larmes de fraternité et s'en repartent à l'aventure gardant au cœur le sentiment qu'à chaque seconde de solitude, l'humanité entière, temps et espace confondus, marche avec nous, autour de nous dans un immense hurlement de joie, d'espoir et de triomphe.
Quand je l'oublie, je connais désormais le remède. Je quitte ma table et j'ouvre à nouveau les yeux sur les arbres et les étoiles, eux qui sont notre famille proche en ce cosmos qui ne paraît grand qu'à ceux qui le redoute.
Alors à chaque fois, une sorte de « je me souviens » me remonte au bord des yeux. Un « je me souviens » qui me rend à moi, à mon présent, à ma vie.
Je me souviens
que partout, toujours, nous sommes ensemble.